Vietnam
Chroniques d’un voyage entre tumulte et contemplation
Hà Nội - L’apprentissage du chaos
Après des heures de transport, une fatigue accumulée et un corps encore suspendu entre plusieurs fuseaux horaires, nous entrons dans la capitale vietnamienne sans transition. Une pluie fine tombe sur la ville, comme un voile discret, presque trompeur.
Car derrière cette douceur apparente, Hà Nội est une collision permanente.
Dans le vieux quartier, héritier des corporations artisanales du XIIIe siècle, chaque rue conserve encore aujourd’hui une spécialisation historique — rue de la soie, des herboristes, des forgerons.
Mais cette organisation ancienne est désormais engloutie dans un flux continu de scooters, de klaxons, de vendeurs ambulants et de cuisines de rue.
Le trottoir n’est pas un espace de circulation, mais un territoire occupé. On y mange, on y travaille, on y vit. Très vite, nous comprenons que nous devons abandonner nos réflexes occidentaux. Ici, traverser ne consiste pas à attendre, mais à avancer — lentement, sans hésitation, en s’insérant dans le flux.C’est une forme d’apprentissage.
Hà Nội impose ses règles, et résister est inutile.
Puis vient la découverte essentielle : la cuisine. À l’aube, un bol de pho brûlant redéfinit les standards du petit-déjeuner. Le bouillon, clair mais profond, est le résultat d’heures de préparation. Héritage à la fois des traditions vietnamiennes et de l’influence française (notamment dans l’usage du bœuf), le pho est bien plus qu’un plat — c’est un rituel.
Dans les ruelles, les échoppes s’enchaînent, chacune avec sa spécialité, souvent préparée devant vous, sur quelques centimètres carrés. Le bánh xèo croustillant, le bun cha grillé au charbon, le bánh mì — héritier direct de la baguette coloniale — témoignent d’une culture culinaire d’une richesse rare.
Mais Hà Nội ne se résume pas à ses saveurs.
La ville porte les traces d’une histoire dense, parfois violente. La prison de Hỏa Lò, construite par les Français, rappelle la période coloniale et les luttes pour l’indépendance. Plus tard, elle accueillera des prisonniers américains pendant la guerre du Vietnam, révélant une autre couche du conflit.
Le mausolée de Hồ Chí Minh, figure centrale de l’histoire moderne vietnamienne, impose quant à lui une solennité presque austère. L’homme, pourtant, souhaitait une fin bien différente — preuve que même dans la mort, le pouvoir échappe parfois à l’individu.
Et puis, entre ces lieux chargés, Hà Nội laisse apparaître des moments plus légers. Un café caché au fond d’un couloir sombre, où l’on sert un egg coffee à la texture presque irréelle. Un lac autour duquel la ville ralentit brièvement. Une rue traversée par un train, devenue attraction malgré elle.
Hà Nội est une ville d’excès, de contradictions, de superpositions et pourtant, quelque chose s’installe, un rythme, d’abord subi, puis peu à peu compris.
Tam Coc & Ninh Bình — La poésie minérale
À mesure que l’on s’éloigne de Hà Nội, le Vietnam change de langage.
Ici, dans la région de Ninh Bình, ce n’est plus le bruit qui domine, mais la matière. Une matière façonnée sur des millions d’années, où l’eau et la roche ont lentement sculpté un paysage karstique parmi les plus spectaculaires d’Asie du Sud-Est.
Surnommée la “baie d’Halong terrestre”, la comparaison est flatteuse mais presque réductrice. Car contrairement à sa cousine maritime, Ninh Bình se vit à hauteur d’homme, au rythme de la terre et des rizières. Ce territoire fut pourtant, bien avant d’être une carte postale, un centre de pouvoir.
Au Xe siècle, Hoa Lư devient la première capitale du Vietnam indépendant, sous les dynasties Đinh puis Lê. Protégée naturellement par les formations rocheuses, la région offrait un avantage stratégique majeur face aux invasions. Aujourd’hui, il ne reste que des vestiges, des temples discrets, presque effacés par la végétation — comme si l’histoire elle-même avait choisi de s’effacer. Mais c’est sur l’eau que le paysage révèle toute sa puissance.
À Tràng An, Nous embarquons à l’aube. Un choix presque stratégique. Car ici, comme souvent au Vietnam, la magie dépend de l’heure. Avant l’arrivée des foules, le silence existe encore.
La barque glisse lentement. Les falaises calcaires se dressent de part et d’autre, verticales, imposantes, parfois oppressantes. Puis viennent les grottes — basses, humides, traversées dans une semi-obscurité qui oblige à se courber, à ralentir, à observer. Chaque passage est une transition.
Entre lumière et obscurité, entre ouverture et confinement, entre monde extérieur et intériorité. Les temples, posés au bord de l’eau, apparaissent presque irréels. L’encens flotte, les pierres semblent anciennes sans être monumentales. Rien ici n’est démonstratif. Tout est dans l’équilibre.
Mais cet équilibre est fragile.
Car Ninh Bình, comme beaucoup de régions du Vietnam, subit une transformation rapide. Certains sites, autrefois confidentiels, deviennent des attractions aménagées, parfois jusqu’à l’excès.
Et pourtant.
Il suffit de s’éloigner légèrement, de retrouver un sentier oublié, pour que la nature reprenne le dessus. Les oiseaux sont toujours là. Les rizières aussi. Comme si deux réalités coexistaient — l’une mise en scène, l’autre persistante.
C’est peut-être cela, aujourd’hui, voyager au Vietnam.
Apprendre à naviguer entre ces deux mondes.
Cát Bà & Lan Ha
Entre émerveillement et désillusion
La baie d’Halong appartient à ces lieux dont l’image précède l’expérience.
Classée au patrimoine mondial de l’UNESCO, elle incarne à elle seule une certaine idée du Vietnam : des milliers de pitons calcaires surgissant d’une mer émeraude, une géographie presque irréelle, façonnée par des millions d’années d’érosion.
Mais entre le mythe et la réalité, l’écart peut être brutal.
Sur l’île de Cát Bà, la plus grande de l’archipel, nous découvrons d’abord les conséquences d’un développement touristique rapide, parfois désordonné. Resorts en construction, urbanisation massive, infrastructures qui peinent à s’intégrer au paysage : la promesse d’évasion semble compromise.
Ce constat n’est pas isolé. Depuis les années 1990, l’ouverture du Vietnam au tourisme international a profondément transformé certaines régions, et Halong en est sans doute l’exemple le plus frappant. Et pourtant, tout n’est pas perdu.
Car comme souvent au Vietnam, il suffit de changer d’angle.
En s’éloignant de la ville principale, en empruntant la route côtière, un autre décor apparaît. Le relief reprend le dessus, la mer s’ouvre, la lumière du coucher de soleil adoucit les lignes.
Puis vient la baie de Lan Ha.
Moins connue, moins fréquentée, elle prolonge Halong tout en offrant une expérience plus intime. Les mêmes formations karstiques, la même mer, mais une sensation différente — plus calme, plus respirable.
La journée de croisière, pourtant standardisée, révèle ses limites. Activités calibrées, ambiance parfois bruyante, promesse d’authenticité diluée dans une expérience pensée pour le plus grand nombre. Mais là encore, il suffit d’un moment pour que tout bascule.
Un kayak, deux personnes, le silence retrouvé.
Entre les falaises, l’eau devient miroir. Le bruit disparaît. Le paysage reprend toute sa dimension. Pendant quelques instants, le mythe redevient réalité.
C’est peut-être cela, Halong aujourd’hui. Un lieu à reconquérir, par fragments.
Hué — L’élégance impériale
Avec Huế, le Vietnam change encore de registre.
Ici, il ne s’agit plus de chaos ou de nature, mais de pouvoir. Ancienne capitale impériale de la dynastie Nguyễn, Huế concentre une grande partie de l’histoire politique récente du pays.
Fondée au début du XIXe siècle par l’empereur Gia Long, la cité impériale s’inspire directement des modèles chinois, notamment de la Cité interdite de Pékin. Elle est pensée comme une ville dans la ville, organisée selon des principes géomantiques stricts, où chaque espace reflète une hiérarchie.
En franchissant ses portes, nous entrons dans un autre rythme.
Les murs sont épais, les couleurs plus sourdes, les perspectives plus ordonnées. Après l’énergie désordonnée de Hà Nội, Huế impose une forme de retenue.
Mais cette élégance cache une histoire plus sombre.
En 1968, pendant la guerre du Vietnam, Huế est le théâtre de l’une des batailles les plus violentes du conflit, lors de l’offensive du Têt. La ville est en grande partie détruite, et les cicatrices, bien que discrètes aujourd’hui, font partie de son identité.
Ce double héritage — impérial et tragique — donne à Huế une profondeur particulière.
La visite de la citadelle en témoigne. Derrière la beauté des jardins, des pavillons et des temples, il y a une volonté d’ordre, de contrôle, presque de mise à distance du monde.
Plus loin, les mausolées impériaux prolongent cette logique.
Celui de Minh Mạng, notamment, est souvent considéré comme le plus harmonieux. Construit au milieu d’un paysage naturel, il illustre parfaitement la vision confucéenne du pouvoir : un équilibre entre autorité et nature, entre vie et mort.
Le lieu est silencieux, presque méditatif.
À Huế, rien n’est spectaculaire au sens moderne. Tout est dans la nuance, dans la lecture, dans la capacité à percevoir ce qui n’est pas immédiatement visible.
Même la rivière des Parfums, qui traverse la ville, semble ralentir le temps. Son nom, issu des plantes aromatiques transportées autrefois par ses eaux, évoque une époque où le paysage participait pleinement à l’identité du lieu.
Huế ne cherche pas à séduire, elle demande qu’on s’y attarde.
Pu Luong — Le Vietnam invisible
À l’écart des grandes routes touristiques, Pu Luong appartient à un autre rythme, presque à un autre temps.
Située dans la province de Thanh Hóa, cette réserve naturelle est habitée majoritairement par les ethnies Thaï et Muong, dont les modes de vie restent profondément liés à la terre. Ici, l’histoire ne s’écrit pas dans les livres ou les monuments, mais dans les gestes répétés — cultiver, irriguer, construire, transmettre.
Les rizières en terrasses, qui sculptent les flancs des montagnes, ne sont pas seulement esthétiques. Elles sont le fruit de siècles d’adaptation à un relief contraignant. Chaque courbe, chaque niveau répond à une logique hydraulique précise, permettant de capter et redistribuer l’eau dans un équilibre fragile.
Mais ce Vietnam-là ne se donne pas immédiatement.
Lorsque nous arrivons, la brume enveloppe tout. Elle masque les vallées, écrase les perspectives, ne laissant apparaître que des fragments de paysage. Une frustration d’abord — presque une promesse inachevée. Puis, progressivement, la lumière perce. Et c’est là que Pu Luong se révèle vraiment.
Les vallées s’ouvrent, les rizières se déploient en cascades infinies, les villages sur pilotis apparaissent, discrets, presque absorbés par la végétation. L’absence d’infrastructures lourdes, l’éloignement relatif, tout concourt à préserver une forme d’authenticité — même si, comme ailleurs au Vietnam, elle reste fragile.
Car le tourisme arrive, lentement mais sûrement.
Les homestays se multiplient, parfois maladroitement. Le contraste est frappant : d’un côté, une promesse de “chill, peace and healing”, de l’autre, une réalité plus chaotique, où mariages bruyants et infrastructures approximatives rappellent que le Vietnam ne se plie pas (totalement) aux attentes occidentales. Et c’est peut-être là que réside l’intérêt.
Pu Luong ne cherche pas à séduire. Il impose ses règles, ses imperfections, son imprévisibilité.
Sur les routes escarpées, entre boue, pentes abruptes et chemins de terre, nous traversons ce territoire avec une aisance presque insolente. Le scooter devient un outil d’exploration totale, permettant d’accéder à des vallées oubliées, à des points de vue qui ne figurent sur aucun guide.
À mesure que la journée avance, la brume se dissipe complètement. Le paysage apparaît dans toute son ampleur — un enchevêtrement de rizières, de collines et de forêts.
Et soudain, tout prend sens.
Pu Luong n’est pas un lieu spectaculaire au premier regard. C’est un lieu qui se mérite, qui se dévoile lentement, presque à contre-courant du tourisme contemporain.
Un Vietnam plus discret, mais peut-être plus essentiel.
Hội An — La mémoire du commerce et de la lumière
À première vue, Hội An semble figée dans une esthétique parfaite.
Classée au patrimoine mondial de l’UNESCO, la ville est souvent réduite à ses lanternes et à ses façades ocres. Une image presque trop lisse, trop maîtrisée.
Et pourtant, son histoire est autrement plus complexe.
Du XVe au XIXe siècle, Hội An — alors appelée Faifo par les marchands européens — était l’un des ports commerciaux les plus importants d’Asie du Sud-Est. Japonais, Chinois, Portugais, puis Français s’y côtoyaient, échangeant soie, épices, céramiques et savoir-faire. Cette diversité a façonné la ville.
Les maisons en bois aux influences chinoises, le pont couvert japonais du XVIe siècle, les assemblées communautaires : tout ici témoigne d’un carrefour culturel unique. Contrairement à d’autres villes vietnamiennes détruites ou modernisées, Hội An a été préservée, en partie grâce à l’ensablement progressif de son port qui a détourné les flux commerciaux. Ce déclin économique a paradoxalement sauvé son patrimoine.
Aujourd’hui, la ville vit une seconde vie, tournée vers le tourisme.
Et nous le constatons immédiatement. La beauté est indéniable, presque irréelle sous la lumière du soleil enfin présent. Les rues piétonnes offrent une respiration après le chaos de Hà Nội. L’appareil photo ne quitte plus la main. Mais derrière cette carte postale, une autre réalité subsiste.
Il suffit de s’éloigner légèrement.
Dans le village de Trà Quê, l’agriculture reste au cœur du quotidien. Les cultures biologiques, entretenues sans machines lourdes, perpétuent des pratiques anciennes. Les gestes sont précis, répétitifs, presque rituels.
Plus loin, dans les rizières, le paysage change encore. Le riz, ici plus avancé qu’au nord, dessine des lignes plus nettes, plus structurées. Le Vietnam agricole se révèle dans toute sa diversité.
Hội An, ce n’est pas seulement une ville-musée. C’est un point d’équilibre entre mémoire et transformation. Même dans ses dérives touristiques, elle conserve une forme de grâce.
Le soir, lorsque les lanternes s’illuminent, la foule est dense, inévitable. Et pourtant, quelque chose persiste. Une lumière, une ambiance, une sensation difficile à définir mais bien réelle. Peut-être parce que Hội An n’est pas qu’un décor. C’est une ville qui a traversé les siècles, absorbé les influences, survécu aux mutations. Et qui, malgré tout, continue de raconter une histoire.
Hà Nội — Apprendre à regarder autrement
Revenir à Hà Nội, après avoir traversé le Vietnam, n’a rien d’anodin.
La ville est la même — et pourtant, elle ne l’est plus.
Ce qui, à l’arrivée, relevait du chaos devient presque familier. Les flux de scooters ne sont plus une menace, mais un mouvement lisible. Les klaxons, autrefois agressifs, s’intègrent dans une forme de langage urbain. Le regard s’est ajusté.
Nous ne découvrons plus Hà Nội. Nous la lisons.
Les gestes du quotidien, invisibles au départ, prennent du sens. Les soupes avalées à l’aube, les cafés partagés sur des tabourets minuscules, les marchés où tout se négocie — autant de rituels qui structurent la ville bien plus que ses monuments.
Dans le vieux quartier, la densité ne change pas. Mais l’attention, elle, évolue.
Un détail architectural, une scène de rue, une interaction fugace — tout devient matière à observation. Le voyage ne consiste plus à voir, mais à comprendre.
Avant de partir, nous nous éloignons légèrement du centre pour rejoindre le village de Bát Tràng, sur les rives du fleuve Rouge.
Depuis le XIVe siècle, ce village est un haut lieu de la céramique vietnamienne. Ici, les savoir-faire se transmettent de génération en génération, dans une continuité presque intacte. Les ateliers, souvent familiaux, produisent encore selon des techniques anciennes, malgré une adaptation progressive aux marchés contemporains.
Mais ce jour-là, ce n’est pas seulement l’artisanat qui attire l’attention.
Une cérémonie est en cours.
Sans en saisir immédiatement les codes, nous observons une procession, des porteurs transportant des autels, des mouvements rapides, presque chorégraphiés. Entre rite religieux, performance collective et tradition locale, la scène échappe à toute lecture simple.
Et c’est peut-être là, finalement, que réside l’essence du Vietnam, un pays qui ne se livre jamais totalement.
Un pays que l’on traverse avec des repères, pour mieux les perdre.
Une dernière déambulation dans Hà Nội, sans objectif précis. Manger encore, marcher encore, regarder encore.
Puis partir.
Mais avec cette sensation persistante que le voyage ne s’arrête pas vraiment ici.
Qu’il continue, autrement.
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